5 — Lettre ouverte à Gilles Deléris

Gonneville, le 10 avril 2020

Mon cher Gilles, Mon vieux Peppone,

Merci de ta lettre. Je ne sais pas si tu es comme moi, mais je ressens après cette troisième semaine de confinement un réel sentiment d’inutilité et d’impuissance face à ce qui frappe tant de personnes en France et dans le monde. Beaucoup se démultiplient sur le front, s’exposent. Ils sont magnifiques et nous on est confinés, comme des c. On a beau télé-travailler comme jamais, ça ne le fait pas.

Tu vois, Don Camillo n’échappe pas au petit coup de moins bien, il lui arrive même de perdre son calme, comme Fernandel dans le film… Mais rassure-toi, il s’accroche aux cloches, et notamment à celles qui ont sonné à toute volée, dimanche.

Dis-moi, je suis sûr qu’avec ton éducation laïque, obligatoire, et non moins éclairée, tu connais le sens du mot Pâques. La période étant propice aux jeux de société, je te la rappelle façon Question pour un Champion.

Top.

Il se dit d’une partie d’une phrase ou d’un bon livre.

Un grand peuple l’a emprunté pour fuir vers une terre qu’on lui avait promise.

Un homme a ensuite ouvert la voie en disant qu’il ne faisait que passer… de ce monde à son père.

Ruelle couverte qui permet de traverser les villes à l’abri par temps de pluie.

Je suis, je suis…

Le Passage

Et c’est… gagné !!!

Bravo à toi !

Arrêtons-nous si tu le veux bien sur ce mot qui t’a fait gagner. Il est riche de sens. On peut y voir la partie d’un tout, ou le changement d’un état à un autre. On peut aussi le couper et y découvrir un pas-sage qui pointe du doigt celle ou celui qui désobéit et n’en fait qu’à sa tête et craignant d’être démasqué se réfugiera dans une ruelle abritée, un passage, bien sûr.

Passage comme partie d’un tout

J’ai aimé que tu dises que Le Jour d’après sera fait de petits changements et d’actes concrets qui établiront peu à peu, en une ou deux générations, de nouveaux référentiels.

Depuis plusieurs jours, les grandes phrases sont de sortie comme aurait dit Audiard. Je ne sais pas si la révolution est au bout du virus, mais je crois que nous avons raison d’approfondir, ensemble, la notion de contribution. Je suis convaincu que c’est déjà un concept fort de cette crise. C’est un mot humble et résolu. Il ne prétend pas tout changer, tout de suite. Il ne promet pas de grand soir au risque d’en décevoir plus d’un (notamment la grande majorité des 18–30 ans — 78 % — qui déclare ne plus vouloir d’un monde qui refonctionne comme avant*). Il invite chacun à se poser la question : Quelle doit être désormais ma contribution ?

Celles et ceux qui apportent les plus belles réponses aujourd’hui sont à l’hôpital, dans les EHPAD, dans les cabinets médicaux, dans les supermarchés, à la poissonnerie ou chez le boulanger… Eux ne se posent pas beaucoup de questions sur leur raison d’être, ni sur leurs missions… Ils soignent, guérissent, aident à mourir hélas… et nous nourrissent. Toute crise ramène bien à l’essentiel ! Comment ne pas être bouleversé par ces témoignages de jeunes soignants qui déclarent « faire leur travail ». Je te recommande celui de ce jeune externe publié dans l’Obs**. Il me fait penser à ces tailleurs de pierre tant admirés par Rodin : « Ne pouvoir connaître leurs noms pour les prononcer, ces humbles noms sublimes d’hommes qui savaient quelque chose ! ».

S’engager dans le Contributing, ce sera apprendre à agir concrètement sans éprouver le besoin de le crier sur les toits.

Passage comme changement

Ton peu à peu nous invite à la patience. Avec le confinement, nous faisons l’expérience d’un espace qui se réduit et d’un temps qui s’allonge. Coup de frein brutal ! Nous qui pensions que l’on pouvait tout faire vite-vite et que le monde était à nous (je te vois sourire). On commence tout juste à mesurer les dégâts de l’absence d’anticipation. Il va nous falloir retrouver le sens du long terme. Les démocraties enfermées dans des rythmes électoraux de plus en plus rapprochés et les investisseurs drogués aux rendements court terme, l’accepteront-ils ? C’est la question que pose avec raison Patrick Artus***.

Et dans nos métiers ? Allons-nous parvenir à ralentir ? Nous qui sommes drogués à l’adrénaline des consultations et aux réponses les plus rapides de l’ouest… parisien. Parviendrons-nous à nous accommoder d’un temps qui s’étire et y puiser, comme tu le dis, une source d’inspiration ?

Passage comme Pas-sage

C’est le monde incorrigible que tu décris et que tu redoutes. La communication ne le changera pas dis-tu. Pas si sûr. Regarde comme la communication a transformé nos vies : vie démocratique, vie économique, vie de loisirs, vie privée… La communication est en avant comme le disait Rimbaud de la poésie. Nous avons eu ce débat en début de semaine au sein du conseil de l’AACC. J’ai été frappé du sens des responsabilités de tous et de la volonté partagée de relever le défi d’une communication utile, et d’une créativité à inventer. Grégoire — que je remercie de participer à nos échanges –, prenant appui sur une jeune souveraine de 93 ans, la qualifie de contribuante. Merci à lui et à sa majesté de nous mettre sur la voie royale d’un monde post-marketé, dont Coca Cola ne sera visiblement pas, cette fois, l’inventeur.

Passage comme un refuge

Le refuge en temps de crise porte toujours le même nom : la confiance. C’est elle que tout le monde recherche. Où est-elle ? Qu’en avez-vous fait ? Qui l’incarne ? Notre ami Alain Perron parle depuis longtemps d’une société française paranoïaque, au sein de laquelle la méfiance est devenue compétence. Dans les changements qui vont intervenir, nous aurons plus que jamais besoin de « tiers de confiance ». Beaucoup d’entreprises et de marques gagnent leurs galons, en ce moment, sur le champ de bataille du Covid. Elles au moins n’auront pas de mal à répondre à la question qui ne manquera pas d’être posée : Où étiez-vous quand 1/3 de l’humanité était à l’arrêt et en souffrance ? Leurs gestes nobles ont précédé les paroles, tant l’urgence frappait aux portes de leurs conseils d’administration. Phénomène incroyable, ces entreprises, dont le récit se perdait souvent dans des nuages de mots normés sous prétexte de valorisation financière, ont retrouvé en quelques jours leur ADN. Leur langage propre. Le corporate et sa langue de bois se mettent soudain à parler d’or.

Voilà mon cher Gilles. Tu me pardonneras de m’être laissé entraîner dans ce passage. Il m’a permis de partager avec toi quelques réflexions sur les vertus du petit (je te recommande Le petit lexique du petit de Jean-Luc Petitrenaud****), le sens du long terme, la néocréativité et le retour annoncé des tiers de confiance.

Prends bien soin de toi. Je veux te retrouver avec une forme olympique ! Je t’embrasse.

Ah ! J’oubliais. Joyeuses Pâques, au passage !

Denis

1/https://www.cbnews.fr/etudes/image-coronavirus-78-18-30-ans-ne-voudront-plus-monde-qui-refonctionne-comme-avant-50950

2/https://www.nouvelobs.com/coronavirus-de-wuhan/20200403.OBS27021/ce-message-est-pour-tous-mes-patients-mourants-ou-seuls.html

3 /https://www.europe1.fr/emissions/C-est-arrive-cette-semaine/patrick-cohen-avec-alexandre-mignon-carine-milcent-et-patrick-artus-3959763

4/https://livre.fnac.com/a4211685/Jean-Luc-Petitrenaud-Petit-Lexique-du-petit#omnsearchpos=2

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